Chapitre un
Il serait devenu un voyou, de toute façon.
Un bandit.
Un déchet.
Comme tous ces fils de bonne famille qu'elle aperçoit le dimanche au bord de la Loire... ils lui lancent des mots qui ne font rire qu'eux... et ces filles qui traînent avec eux...
Et puis... elle n'y est pour rien. Pour rien du tout.
Pas de sa faute si le petit garçon est tombé dans son puits... il n'avait rien à faire là. Elle n'est qu'une pauvre vieille...
Et elle est bien malade, oui, bien malade.
Les gens qui passent et la voient fouiller les poubelles doivent ressentir de la pitié. Elle en est sûre.
Elle cherche à manger... cette pauvre vieille... comment peut-on laisser des vieux souffrir comme ça ? De quoi peut-elle bien vivre ?
Mais personne ne s'arrête jamais.
Difficile de ne rien laisser voir, de ne rien laisser transparaître de la vie qu'elle mène réellement.
Difficile de leur laisser croire qu'elle n'est que cette pauvre femme, tellement déformée par ses rhumatismes...
Polyarthrite rhumatoïde déformante qu'ils disent...
Qu'est-ce qu'ils savent, ces docteurs ?
Qu'est-ce qu'ils savent de sa vraie vie ? De ce qu'elle sera bientôt ?
Le sac éventré lui laisse voir quelques trésors qu'elle devrait pouvoir utiliser. Sur les enveloppes, elle peut lire le nom de la propriétaire de ces cheveux et de ces cotons souillés. Elle la connaît. Jeune... et belle... tellement belle... en apparence. Peut-être la chance est-elle enfin à sa portée ?
Elle doit retourner chez elle. Vite... il est là.
Elle le sent.
Elle le sait.
Vite... vite.
La douleur est de plus en plus forte. Chaque jour qui passe lui laisse entrevoir la souffrance du lendemain. Elle sait qu'un jour, elle ne pourra plus bouger... à moins que... à moins qu'elle le décide à l'aider. Mais il ne veut pas. Il dit qu'il est trop tôt. Bien trop tôt. Mais pourquoi l'a-t-il choisit ?
Pourquoi elle ?
Pourquoi lui avoir laissé entrevoir une vie meilleure, une vie changée, alors qu'elle est déjà presque morte ? Elle frissonne. Elle a froid.
Cette année, l'hiver sera rude. Les arbres s'habillent déjà de guirlandes de givre, le matin, qui leur font comme des étincelles dans le soleil pâle de cette fin d'automne. Elle s'amuse parfois à imaginer ce que ces guirlandes représentent. Ici, une tête de cochon... là, une fleur de cerisier... et cette forme étrange qui lui rappelle quelque chose qu'elle a déjà vu... une margelle de puits...
Pas de sa faute !
Il avait qu'à pas venir dans SON jardin...
C'est pour ça qu'elle a fait poser du fil barbelé tout autour de chez elle.
C'est CHEZ ELLE !
Le poids qu'elle a perdu depuis plusieurs mois lui manque. La graisse qui l'enveloppait lui procurait la chaleur qui lui fait défaut aujourd'hui, comme un vêtement supplémentaire.
Le temps passe vite.
La maison de celui qui s'appelle Bruno est là. Juste à l'angle de la route qui descend chez elle.
Il la guette.
Elle devine sa silhouette derrière le rideau qui vient de bouger. Il a peur d'elle, et il a raison d'avoir peur. Les enfants ont souvent peur de ce qu'ils ne connaissent pas. Il ne sait pas encore qu'il est le prochain.
Il ne va pas tarder à le savoir...
Plus que quelques mètres. Plus que quelques minutes et elle sera chez elle. Quand elle trébuche, soudain, elle sait qu'il a souri.
Il est méchant. Comme l'autre, le Thomas. Et comme la fille, cette Nathalie...
Comme ce gendarme, qui se méfiait d'elle, celui qui est venu lui poser des questions... celui que son capitaine a retrouvé avec le canon de son pistolet enfoncé dans la bouche.
Il manquait une balle au chargeur.
Un très beau pistolet, très bien entretenu, et qui n'avait servi qu'une fois. Il manquait aussi quelque chose au gendarme... un morceau de son crâne, et la plus grosse partie de son cerveau, parce que celle-ci s'étalait sur le mur derrière son bureau... juste à côté de l'affiche qui vantait les avantages de la gendarmerie, celle où le jeune militaire souriait...
Comment une pauvre infirme aurait-elle pu être responsable de ces accidents. Les enquêteurs l'avaient compris . La vie était déjà si dure avec elle...
Elle doit se relever. Des larmes de souffrance glissent le long de ses joues, et accrochent une ride, puis une autre... elles vont finir leur course dans le vieux châle gris qu'elle a noué du mieux possible, tout à l'heure, avant de partir.
Elle s'accroche à la barrière qui longe le jardin du gamin, et elle le regarde, dans les yeux, et à travers le rideau de la chambre... Elle voit son âme, noire et nauséabonde. Elle peut sentir cette odeur de petit garçon, propre et bien soigné, à qui la vie a tout donné.
Elle n'a rien.
Elle n'a jamais rien eu.
Depuis aussi longtemps qu'elle se souvienne, par delà les années de vieillesse, jusqu'à cette enfance qui ne lui a laissé que des traumatismes, elle n'a rien eu. La maladie l'a empêché d'être jeune, et belle... pas de tendresse, et pas d'amour...
Pas heureuse.
Le petit garçon qui donne tant de joie à ses parents, elle le sait sale et malodorant... et MALVEILLANT.
Elle frissonne, encore.
Elle a froid, pense Bruno.
Il sent la pitié l'envahir, jusqu'au plus profond de son être, parce que lui, il est au chaud, et en parfaite santé.
Elle a cru sentir une vague de tendresse, mais non. Il s'enfuit dans la chaleur douillette de sa chambre. Il va rêver d'elle, cette nuit. Elle attendra. Elle attend depuis si longtemps que quelques heures de plus ne changeront rien...
Elle est debout, enfin, et elle essuie les sillons laissés par sa douleur et franchit les derniers mètres qui la sépare encore de sa maison.
Vite.
Fermer sa porte et s'allonger sur le vieux sofa pour que la douleur s'éloigne un peu.
Juste un peu.
Elle s'envole encore une fois vers ce monde merveilleux où ses déformations ne sont plus qu'un souvenir lointain... ce monde où elle est belle, où ses cheveux flamboient, et où son corps fait fantasmer les hommes...
Un bruit la fait sursauter. Elle aurait souhaité profiter de ce moment encore un peu...
Elle s'appuie sur la table bancale, et tire de toutes ses faibles forces sur ses membres endoloris. La lumière ne pénètre pas dans cette pièce. Il ne le souhaite pas.
Une goutte, éternelle et fugace, va finir sa course dans le bol ébréché où elle a bu sa tisane ce matin, avant de partir fouiller les poubelles. Il y a des heures de çà.
Les gendarmes n'avaient pas compris quand elle leur avait dit se nourrir de tisanes...
Ils pensaient sans doute que la nourriture est indispensable... mais seules les plantes, celles qui poussent dans la nature, sont indispensables... et son corps ne supporte plus les aliments solides depuis plusieurs mois.
Et l'eau.
Celle qu'elle tire du puis trois fois par semaine, et qu'elle doit verser dans le réservoir au dessus de l'évier en pierre.
Hier, elle a mis presque deux heures pour aller et revenir avec le seau plein, et d'ailleurs, elle a un drôle de goût, depuis quelque temps.
Sûrement cette nouvelle usine qu'ils ont construite au bord de la Loire. Plus personne ne respecte la nature... Elle devrait s'occuper d'eux aussi... parce qu'elle les connaît, tous. Elle les voit passer dans leurs belles voitures, tous les jours. Ils ne s'arrêtent jamais, eux non plus, sauf une fois, une seule. Un beau jeune homme, blond. Il l'a emmené jusqu'aux poubelles, parce que c'est là qu'elle voulait aller. Il a même insisté pour lui donner de l'argent.
Elle avait refusé, bien sûr, et il a eu cette phrase très belle : Prenez-le, je vous en prie. Pas pour vous, mais pour moi. Pour que je me sente mieux... je suis triste de vous voir souffrir comme ça... Alors elle a pris l'argent.
Pour lui.
Et elle a prié pour lui, aussi. Il va bien, très bien, et il ira bien... Elle le sait.
Un nouveau bruit se fait entendre. Plus fort que le précédent.
- J'arrive. Je viens... dit-elle de sa voix éraillée tandis qu'elle s'approche du guéridon à trois pieds, dans l'angle de la pièce.
Elle s'évertue à parler à voix haute, mais elle sait que ce n'est pas nécessaire. Il l'entend à l'intérieur de sa tête. Quand elle est assise face au petit meuble, elle pose ses mains sur lui, et le guéridon se soulève légèrement, comme un amant impatient de ses premières caresses. Elle le sent sous ses mains, et oublie sa douleur pendant quelques minutes, quelques heures, peut-être.
- Sais-tu qui je hais ?
Elle n'attend pas la réponse. elle sent le moindre mouvement de son amant de passage, comme la brise fait frémir les feuilles...
- Es-tu celui que j'attends ?
Les trois pieds se soulèvent en même temps et elle a du mal à le retenir. Il est là, enfin, à lui caresser les mains, dans un mouvement si doux qu'elle ne peut retenir un soupir, comme une amante alanguie après un moment d'amour... Elle n'a jamais eu de moment d'amour. Elle sait qu'ils viendront, plus tard... peut-être, sûrement... parfois, elle en est presque persuadée, et parfois, elle est sûre que ces instants ne viendront jamais.
Elle le sent en elle. Plus fort qu'elle n'a jamais senti ces esprits qu'elle croise parfois, au détour de séances éprouvantes. Ces petits esprits épuisés par leur voyage depuis l'autre monde, depuis l'autre côté.
Il est fort. Tellement plus fort qu'eux tous...
- Le garçon que ses parents appellent Bruno, je veux qu'il ait mal, très mal, murmure-t-elle...
Le son la transperce, comme un clou dans une planche de bois tendre.
NON ! il est à moi ! je veux que tu le fasse venir ici !
Elle va poser une question, mais la réponse lui vrille une fois encore le fond de la tête, avant qu'aucun son ne soit sorti de sa bouche...
Tu sais comment !
La voix se tait. Et elle comprend qu'elle ne parlera plus. C'est la première fois que cela dure si peu de temps. C'est un signe. Il va l'aider en échange du garçon. Elle va devoir rêver à nouveau, comme pour Thomas, comme pour Nathalie, comme pour le petit gendarme qui pensait qu'elle était peut-être méchante...
La mère de Nathalie lui avait pourtant dit de ne pas jouer au bord de la route... les camions passent vite... si vite...
Les ambulanciers avaient retrouvé des morceaux de la petite fille un peu partout sur la nationale... Monsieur Simon avait dit qu'elle semblait attendre le camion, comme si elle avait été hypnotisée...
Il l'avait vu de son jardin, avait crié, mais elle n'avait pas paru entendre. Le chauffeur soutenait qu'elle s'était jetée sous ses roues... Il habite maintenant dans un hôpital psychiatrique, un asile pour les dingues, disait Monsieur Simon...
Qu'est-ce qu'il connaît des asiles de fous ? Qu'est-ce qu'il en sait, lui, de la vie dans ces maisons où les cris semblent parfois être le lot d'une éternité entière ?
Qu'est-ce qu'il en sait, lui ?
Le chauffeur, en tous cas, ne pourra plus jamais ouvrir les yeux sans voir le visage de Nathalie, les paupières grandes ouvertes et fixées sur lui, juste avant d'être engloutie par son pare-choc...
Deux d'un coup.
Les rêves font bien les choses...
Pour Thomas, cela avait été différent. Si différent...
Il semblait tellement gentil, avant.
Mais c'était avant.
Avant lui.
Avant cette force phénoménale qui semble pouvoir tout lui donner.
Et pouvoir tout leur prendre.
Noël, le père, approche lentement... La maison est illuminée et il a horreur de çà. Il leur a dit, pourtant, qu'il devait passer cette nuit, mais que personne ne devait le voir...
Surtout pas les enfants.
Il a horreur des enfants, aussi...
Et puis ces guirlandes ridicules, sur les arbres, et au dessus des porches. Il aperçoit même un pantin en mousse déguisé, avec une longue barbe blanche, qui lui rappelle celle qu'il a coupée, puis rasée, le mois dernier.
Ils ne savent plus quoi faire ! Ils pensent sans doute que ces attentions vont être autant de pardons pour leurs mauvaises actions ?
Ces lumières ridicules pour cacher leurs ombres, celles qu'ils ont dans le cœur... ces ombres qu'ils refusent de voir, de regarder en face !
Que va-t-il leur offrir cette année ? Il n'a rien dans son gros sac qui puisse les contenter. Ils en veulent toujours plus ! Un ordinateur pour vivre à leur place, un appareil photo pour remplacer leur mémoire, un bijou pour briller encore plus, des vêtements avec des étiquettes dessus pour faire partie du clan, tous ces objets conformes à ce qu'ils ont vu dans la boite à images, celle qui leur permet d'imaginer le monde tel qu'ils voudraient qu'il soit !
C'est la dernière année qu'il fait çà. L'année prochaine, il va filer un coup de main à l'autre, là-haut, parce qu'il a du mal à s'en sortir tout seul...
Quel que soit le nom qu'ils lui donnent, ils continuent d'espérer qu'il va tout arranger... On leur a dit pourtant... "Aides-toi et le Ciel t'aidera... Aide-toi... Aide les tous, un homme à la fois..."
Noël, le père, pense à cette vie qu'il mène, jour après jour, avec cette apothéose dans la nuit du 24 décembre... Ils ont même oublié la réalité de cette fête, remplacée par des hommes qui ont su écrire à une époque où cela leur permettaient de faire croire n'importe quoi à n'importe qui... La naissance du Fils. La naissance de celui qui devait les guider pendant toutes ces années.
Tu parle !
Il a regardé ses ombres, quant à lui, il les a posé devant lui, à la lumière de sa bougie, le soir, et il s'est rendu compte qu'il avait encore du travail... tellement de travail !
Il faudrait qu'il se trouve un ordinateur, depuis le temps qu'il en apporte, la nuit de Noël, celle qui porte son nom... Il pourrait y mettre toutes ses pensées, toute sa mémoire, comme les autres... et oublier, lui aussi, que le monde est à l'image de ceux qui l'habitent.
Les rennes piaffent d'impatience. Ils veulent repartir...
Et çà... c'est pas une honte ? Avec toutes ces bagnoles qui polluent gaillardement l'atmosphère depuis un siècle... Il est toujours en traîneau...
La cheminée fume... Et merde !
Joyeux Noël... tu parle...